Interview avec Audrey Jougla – Livre ‘Profession : Animal de Laboratoire’

Partager avec les autres ...

Partager sur email
Partager sur twitter
Partager sur facebook
Partager sur linkedin

 

[Crédit photo : © Lou Sarda]

Dans le mode de vie végétalien, que nous défendons à VeggieWorld, la protection animale est un élément central. La protection de ceux élevés pour finir dans nos assiettes bien sûr, mais aussi de ceux utilisés pour tester tous types de produits : les animaux de laboratoires. C’est sur ces derniers que nous nous arrêtons particulièrement aujourd’hui avec cette interview d’Audrey Jougla, dont le livre « Profession : animal de laboratoire » est sorti fin septembre. Quels animaux sont utilisés, pour quels tests, quel nombre, quelles méthodes alternatives… elle décrypte pour nous cette exploitation des animaux et les solutions pour enrayer cette mécanique. A découvrir bien sûr en détail dans son livre, et à VeggieWorld.

1) Audrey, peux-tu nous donner une idée des animaux qui sont utilisés en France pour les expériences ? Quelles espèces ?

Les rongeurs et les lapins constituent le gros de la cohorte, mais il faut savoir que toutes les espèces sont utilisées avec une légère exception pour les grands singes anthropomorphes, jugés justement par la directive européenne comme étant trop proches de l’homme, pour être des cobayes. 2,2 millions d’animaux ont été utilisés en France en 2011, dont 80% de rongeurs, 15% d’animaux à sang froid, 5% d’oiseaux, 0,2% de chiens, chats et furets, et moins de 0,1% de primates non-humains, c’est-à-dire 1810 singes, tout de même…


2) Dans quels secteurs industriels les tests sur des animaux existent-ils en France ?


La directive Cosmétique, appliquée en France en 2013, interdit désormais les expériences sur les animaux pour les produits cosmétiques finis et leurs ingrédients. Le problème c’est la réglementation REACH impose dans le même temps de nombreux tests en toxicologie… et que le marché chinois, par exemple, impose aux produits qui entrent sur son marché d’être testés sur les animaux. On comprend dès lors que les marques qui commercialisent en Chine testent sur les animaux. C’est pourquoi des labels comme One Voice, Cruelty Free (de Peta) ou encore le logo du lapin (« leaping bunny ») sont présents : ils indiquent aux consommateurs que ces marques refusent les tests et qu’aucun ingrédient n’a été testé, avant la directive, sur les animaux. Des marques comme Le Petit Olivier par exemple revendique aussi clairement leur refus des tests sur les animaux. De même pour les produits ménagers : les produits d’entretien sont testés sur les animaux. Et des marques comme l’Arbre vert explicitent que leurs produits ne le sont pas. Le constat est plutôt effrayant : dès lors que ce n’est pas clairement écrit, partie ou totalité du produit a pu être expérimenté sur des animaux.

3) Les expériences sur les animaux sont de plus en plus en débat. Mais que recouvrent-elles exactement ?

Le spectre des expériences est extrêmement vaste : il faut bien se figurer qu’il ne s’agit pas que des vaccins ou des médicaments. Cela va de la recherche fondamentale jusqu’aux expériences militaires en armement chimique et bactériologique. Et c’est pourquoi je ne veux pas dire « tests » sur les animaux : c’est bien trop lisse. Le mot « test » recouvre presque une connotation pédagogique, ou ludique, sans conséquences, comme un test scolaire, ou un test d’aptitude sportive… Il faut parler d’expériences. Et ces expériences sont extrêmement sévères pour la plupart. La psychiatrie par exemple : imaginez ce qu’est une expérience de privation de sommeil, ou d’isolement total. La toxicologie : imaginez ce que veut dire un « test d’irritation oculaire ». C’est terrifiant.


4) Selon un rapport de la Commission Européenne de 2014, la France utilise 2,5 millions d’animaux par an pour ces expériences, se retrouvant donc numéro 1 dans ce classement Européen bien peu glorieux. Ces chiffres ne semblent pas baisser. Comment expliques-tu cela ? Est-ce législatif, est-ce culturel ?


Effectivement, les chiffres sont stables depuis 15 ans : le nombre de vertébrés utilisés n’ayant pas bougé depuis 2000. Les méthodes alternatives ne sont pas encouragées, ni financièrement, ni dans la formation des chercheurs, bien qu’elles soient obligatoires selon la directive dès lors qu’elles existent. Il n’y a pas d’objection de conscience en France : un chercheur qui refuse d’expérimenter sur les animaux se ferme obligatoirement des opportunités de carrière par exemple. Il y a une aversion au changement certaine. Heureusement, avec des innovations comme les micro-organes, qui sont bien plus fidèles à la physiologie humaine que les animaux, j’espère que ce n’est qu’une question de temps.

Une technicienne de laboratoire m’a contactée récemment pour me témoigner de son désarroi face à l’omerta qui régnait dans son unité de recherche à ce sujet : on ne pouvait pas y remettre en question l’expérimentation animale. Pourtant, elle m’expliquait que lors d’une recherche où le modèle animal nécessaire au protocole était interdit (il s’agissait d’un chimpanzé, donc un grand singe anthropomorphe), la recherche s’était alors effectuée sur des sérums de patients malades. Et que les résultats étaient évidemment encore plus probants pour l’humain. Je pense que les habitudes, les formations, et l’esprit de la recherche vont à l’encontre des méthodes sans animaux. C’est un véritable changement de paradigme qu’il faut mettre en marche, et cela prend beaucoup de temps. 


5) Selon toi, jusqu’à quel point les laboratoires français utilisent-ils les méthodes alternatives (nous préférons « méthodes avancées ») comme les cultures de cellules, les technologies in-vitro, in-silico ?

Selon le rapport Francopa de 2009, 84% des laboratoires de l’INSERM utilisent les méthodes alternatives en complément des animaux, et non en substitut. Et je pense que tout l’enjeu est là : car de nombreuses méthodes sans animaux existent aujourd’hui et ne sont pas forcément utilisées, alors que la directive européenne l’oblige. C’est ce que dénonce d’ailleurs le comité scientifique Pro-Anima, qui milite pour l’utilisation des méthodes alternatives, comme OncoTheis. Par exemple, comment expliquer que l’on continue de pratiquer les expériences de toxicologie sur les yeux des lapins alors qu’il existe le Cytosensor Microphysiometer ou l’EpiOcular Eye Irritation Test in vitro ? Je n’ai pas la réponse, en dehors d’une inertie face au changement, du « on ne change pas un protocole qui marche ». Antidote Europe avance une autre explication : les méthodes sans animaux se révèlent bien plus objectives que les espèces animales.


6) L’expérimentation animale est un sujet de plus en plus traité par les médias, et il y a eu de nombreux scandales pharmaceutiques. La compagnie Air France est dénoncée comme étant l’une des dernière compagnies transportant des singes pour les laboratoires. Beaucoup d’actions ont été menées par les associations, mais sans succès pour l’instant. Pourquoi Air France continue ce transport ? Est-ce simplement une question financière ?


Oui, clairement. D’abord, transporter des primates pour les laboratoires est une activité qui rapporte directement des bénéfices.

Ensuite, parce que l’industrie pharmaceutique est extrêmement puissante, les laboratoires et les firmes multinationales qui  créent, élèvent ou exportent les animaux de laboratoire,  n’ont aucun intérêt à ce que leur business cesse. Il n’est pas compliqué de comprendre qu’ils ont un poids financiers qui peut clairement intimider une compagnie comme Air France, qui choisit donc délibérément de laisser se détériorer son image face au grand public. Car plus le temps passe plus le grand public est au courant qu’Air France est l’une des dernières compagnies mondiales à transporter les singes vers les laboratoires. Les singes voyagent dans les avions d’Air France Cargo, mais aussi dans les soutes des avions de ligne, et les passagers l’ignorent. Et le travail d’information et de dénonciation de Peta France est vraiment remarquable à ce sujet. C’est une guerre d’usure quelque part.  

7) Quelles pétitions, associations ou actions contre les abus envers les animaux recommanderais-tu à nos lecteurs de soutenir ?

La première chose, à mon sens, est de s’informer. Puis d’en discuter autour de soi : les lecteurs qui ont lu mon livre sont souvent révoltés, en parlent autour d’eux et se rendent compte à quel point les préjugés ont la peau dure ! Créer une vraie discussion sur ce sujet est parfois compliqué, mais c’est important. Certains ignorent encore que les expériences sur les animaux existent encore par exemple… Ou bien on résume le problème à « je préfère les enfants malades aux souris de toute façon ! ». Et là, c’est important d’expliquer que ce n’est pas le sujet en fait.

Si les gens veulent s’impliquer sur le terrain, tracter, faire des manifestations, participer à des happenings, je les orienterais vers International Campaigns qui devient une force incontournable sur ce débat et dispose d’antennes locales et régionales, et le CCE2A, qui s’est constitué à la base pour dénoncer l’élevage de Mézilles qui élève des chiens destinés aux laboratoires.

Et s’ils veulent s’informer sur le sujet sous un angle scientifique, je les orienterais plutôt vers Antidote Europe et Pro Anima, qui sont très pointus sur ces questions, et savent les rendre accessibles. Et s’ils veulent s’impliquer contre Air France, c’est PETA France qu’il faut soutenir, et pas uniquement financièrement : c’est aussi tracter ou participer aux actions, toujours pacifistes. Chacun doit faire ce qui lui paraît lui correspondre le mieux pour aider cette cause.


8) Audrey, question personnelle à la fin de cette interview, que nous aimons poser : as-tu un animal de compagnie, et qu’est ce que c’est ?

Ahh… c’est une excellente question ! La réponse est à la page 72 du livre, et je laisserai les lecteurs la découvrir…


9) Nous sommes impatients de t’accueillir à VeggieWorld et te souhaitons le meilleur pour ton livre. Un dernier mot pour la fin ? Qu’aimerais-tu souhaiter pour cette première édition en France ?

Que ce soit un événement pour le grand public qui permette à des curieux et à des enfants aussi de découvrir une autre manière de manger, de vivre, et de considérer nos semblables, les animaux. Les enfants sont un espoir pour les animaux : ne les éduquons pas en leur apprenant que les manger et les maltraiter est acceptable…

Plus d’infos sur : www.animaldelaboratoire.com / Acheter le livre sur Amazon.

FacebookTwitter